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Diagnostiquer la précarité de mobilité

En Erdre & Gesvres, combiner enquête de terrain, expérimentation et coopération partenariale pour croiser les regards et cerner les besoins des habitants.

“ Pour comprendre les difficultés de mobilité, il ne suffit pas de regarder où passent les bus, où se trouvent les pistes cyclables ou combien de personnes possèdent une voiture. Il s'agit aussi d'aller à la rencontre de celles et ceux qui se déplacent difficilement, comprendre ce qui les freine et expérimenter ensemble des solutions concrètes. C’est en croisant les réalités vécues par les habitants et l’expertise des acteurs du territoire qu'il est possible de construire une politique de mobilité véritablement inclusive.
”

Marine Galisson

chargée de projet mobilité et conseillère mobilité Alisée

 

Erdre & Gesvres      02.11.2026

Mobilité

REX / Impact

Un diagnostic, pour l’ambition d’un territoire à mobilité durable et inclusive

En Octobre 2024, la communauté de communes Erdre et Gesvres et l’association Alisée forment un consortium et sont lauréats de l’AMI TEMI, issu du programme national TIMS – Territoire Inclusion Mobilité Sobriété, un programme financé par les Certificats d’Économie d’Énergie (CEE) et piloté au niveau national par le Cler Solutions, filiale du réseau CLER, le réseau Mob’In, AURA-EE et le RARE. La première ambition posée est alors celle d’élaborer un diagnostic de territoire, pour mieux comprendre les difficultés de mobilité des habitants et ainsi construire par la suite une stratégie de mobilité inclusive, adaptée et accessible à tous.

En milieu rural et périurbain, la voiture reste en effet souvent considérée comme indispensable pour accéder à l’emploi, aux soins, aux commerces ou aux loisirs. Mais comment trouver des solutions de mobilité sans permis de conduire, comme faire avec une incapacité temporaire ou permanente de conduire, lorsque le coût d’une voiture devient insupportable ou que la compréhension des transports en commun nous échappe ? Comment se déplacer avec un logement éloigné des services, des difficultés physiques ou la méconnaissance des solutions existantes ? Ces situations ne concernent pas un seul public. Jeunes en insertion, familles monoparentales, personnes en situation de handicap, enfants, seniors, ménages modestes ou habitants isolés géographiquement peuvent tous rencontrer des difficultés de mobilité, à des moments différents de leur vie.

L’enjeu est donc de dépasser une vision de la mobilité centrée sur les infrastructures et les moyens de transport, pour comprendre les conditions réelles d’accès aux déplacements. Car une offre de transport peut exister sans être connue, comprise, accessible financièrement ou adaptée aux capacités des personnes. C’est cette réalité qu’Alisée a souhaité explorer en profondeur, en combinant analyse statistique (avec l’appui de l’AURAN, Agence d’Urbanisme de l’Agglomération Nantaise), recherche documentaire, coopération avec les acteurs du territoire, accompagnement des habitants en difficulté de mobilité et expérimentation de solutions sur le terrain.

 

La mobilité et le quotidien
“ Nous rencontrons régulièrement des habitants pour qui la mobilité est une épreuve au quotidien et un frein d’accès à la santé, l’emploi, ou même le lien social. Mais on sait aussi qu’une part des publics les plus en difficulté, notamment sur la mobilité, nous restent invisibles et ne sollicitent pas toujours les services publics. Sur la mobilité, on a besoin de ce diagnostic pour nous permettre de mieux comprendre qui sont les publics à accompagner, pourquoi, et surtout comment nous professionnels de l’accompagnement social, pouvons mieux les soutenir sur ce sujet complexe. ”

Responsable du CCAS d’une commune de la CCEG, février 2025

Croiser les regards pour comprendre les précarités de mobilité

Le diagnostic Précarités et vulnérabilités de mobilité en Erdre & Gesvres repose sur plusieurs approches complémentaires, qui associent les données du territoire aux expériences vécues par ses habitants. Les données statistiques et les travaux de recherche permettent de comprendre les caractéristiques du territoire : répartition de la population, éloignement des services, dépendance à l’automobile, organisation de l’offre de transport ou encore inégalités sociales.

Mais ces données ne racontent pas toute l’histoire. Pour comprendre ce qui empêche réellement les personnes de se déplacer, notre équipe mobilité a mis en oeuvre une expérimentation d’accompagnement individuel des personnes rencontrant des difficultés de mobilité, y compris en les réalisant le chemin ensemble lors des premiers déplacements (en car, train, transport à la demande, à vélo, à pieds, en covoiturage, pour des démarches administratives, etc.). Au total, 78 personnes ont été ainsi accompagnées sur une à plusieurs séances, parfois à domicile, puis en copilotage dans les trajets avec Marine, conseillère mobilité d’Alisée. Ce sont des jeunes, des adultes, des retraités, des personnes sans emploi ou travaillant, parfois isolées, rencontrant des difficultés de santé ou en situation de handicap : les freins à la mobilité peuvent toucher chaque habitant. Dans le cadre de cette expérimentation, les bénéficiaires sollicitent directement Marine ou sont orientées par les partenaires du territoire : CCAS, CLIC, Foyer jeunes travailleurs, Maisons de l’emploi, SIAD/SAAD, Mission locale, UDAF, travailleurs sociaux ou conseillers insertion du Département (EDS), etc. En plus d’apporter une réelle réponse aux difficultés de mobilité des habitants, ces accompagnements ont permis d’enrichir considérablement la compréhension des freins à la mobilité en Erdre & Gesvres et ont ainsi constitué le socle du Diagnostic de territoire.

Sur le terrain, les habitants du territoire Erdre & Gesvres nous ont partagé leurs expériences : une appréhension des déplacements, des problématiques physiques ou cognitives, l’accès au numérique, le budget … Sur la CCEG, la précarité de mobilité ne se résume donc que rarement à l’absence de solution de transport. Elle est davantage liée à la difficulté de connaître les solutions souvent peu lisibles, de les choisir, de les combiner et de les utiliser en autonomie. C’est toute l’originalité de cette approche : ne pas seulement identifier les manques de l’offre, mais comprendre les difficultés rencontrées par les personnes pour accéder effectivement à la mobilité.

 

Enquêter auprès des usagers pour comprendre les pratiques de mobilité

Alisée a mené plusieurs enquêtes auprès des usagers des solutions de mobilité du territoire, pour mieux comprendre leurs pratiques, leurs besoins et leur capacité à mobiliser éventuellement d’autres solutions. Au total, 58 usagers des voies vertes, 350 élèves et enseignants bénéficiaires du Savoir Rouler à Vélo et 21 usagers du transport à la demande ont été interrogés, grâce à des méthodes adaptées à chaque public : entretiens semi-directifs in-situ, questionnaires avant/après ou entretiens téléphoniques. Les enquêtes ont également porté sur le transport solidaire, à travers l’analyse des bilans annuels des six associations du territoire sur trois ans et des entretiens avec leurs responsables et les CCAS qui orientent les bénéficiaires. Pour les autres solutions — train, car, covoiturage ou services d’aide à domicile —, notre rôle a été de croiser recherches documentaires, données disponibles et retours des professionnels de terrain.

Cette diversité d’approches permet de dépasser la seule question de l’existence des services pour s’intéresser à leur utilisation réelle : qui les utilise, pour quels déplacements, avec quelles perceptions et quelles difficultés ? Les enquêtes sur le transport à la demande ont notamment exploré la capacité des usagers à recourir à d’autres solutions, tandis que celles sur le vélo à l’école ont interrogé les compétences et les perceptions des enfants, des parents et des enseignants. En donnant une place centrale aux usages réels, ces enquêtes permettent de mieux comprendre les écarts entre l’offre de mobilité disponible et les possibilités concrètes de déplacement des habitants. Elles apportent aussi un éclairage précieux sur le profil – notamment sociologique – des usagers de chaque offre, notamment en remettant en question les représentations sur les profils types d’usagers : ainsi les usagers des voies vertes se révèlent davantage appartenir aux catégories des travailleurs à revenus modestes ou personnes avec des fragilités de santé ; ceux du transport à la demande sont loin d’être tous retraités et sont pour beaucoup en emploi ou des jeunes en formation.

 

Représentations vs. réalité terrain
“ Les campagnes de communication menées par les pouvoirs publics sur les offres de mobilité ciblent souvent davantage les automobilistes, pour les encourager à utiliser d’autres solutions. Ces stratégies amènent régulièrement les personnes à considérer que les usagers du vélo, des cars et trains régionaux, ou encore du transport à la demande, seraient majoritairement d’anciens automobilistes appartenant à des catégories sociales favorisées. Pourtant, les enquêtes menées sur la CCEG nous ont montré une réalité quasi inverse, donnant à voir le rôle profondément social des services publics de mobilité : ils sont souvent l’unique solution de mobilité quotidienne, sans qui leurs usagers seraient sans moyen de déplacement pour aller travailler, se soigner, faire des courses essentielles, ou encore voir leurs proches. ”

Marine Galisson, chargée de projet mobilité et conseillère mobilité Alisée

Expérimenter collectivement pour faire émerger des solutions concrètes

Pour compléter les données statistiques et les entretiens auprès des habitants, d’autres actions concrètes menées sur le territoire ont été prises en compte : des stands d’information sur les solutions de mobilité lors d’événements grands publics, des ateliers de présentation et prise en main d’outils (notamment numériques) de mobilité, des animations de découverte et d’essai de vélos pour tous (et notamment de vélos dits « adaptés »), etc.

Ces expérimentations permettent d’observer les difficultés rencontrées en situation réelle, de mieux comprendre les freins à l’utilisation des solutions existantes et de repérer les leviers qui facilitent le passage à l’action. Le format « collectif » apporte aussi une vraie réponse aux difficultés de mobilité rencontrées par les habitants, en leur permettant de s’entraider, de valoriser les compétences de mobilité qu’ils ont déjà et ainsi de gagner en confiance et autonomie de mobilité. L’expérimentation devient alors un outil de diagnostic à part entière et permet de confronter les constats aux usages réels, de faire émerger des besoins qui restent invisibles dans les seules données statistiques. Elle permet aussi de passer plus rapidement de l’intention à l’action, en donnant aux habitants et aux partenaires une expérience concrète sur laquelle s’appuyer pour faire évoluer les dispositifs.

 

Mobiliser les acteurs pour combiner les expertises

Le diagnostic s’est également nourri de 38 entretiens, réalisés auprès des prescripteurs et des professionnels du territoire : acteurs de l’insertion, du social, de la santé et de l’accompagnement des publics vulnérables. Ces professionnels sont des observateurs privilégiés des difficultés de mobilité. Ils en mesurent les conséquences sur l’accès à l’emploi, aux soins et aux droits, mais aussi les limites des solutions proposées aux personnes qu’ils accompagnent. Leurs témoignages permettent de croiser les réalités vécues par les habitants avec les constats des acteurs de terrain, de repérer les besoins insuffisamment couverts et d’identifier les difficultés d’orientation vers les dispositifs existants.

Cette coopération permet également de décloisonner les approches : la mobilité n’est pas seulement une question de transport, mais un enjeu transversal qui concerne l’ensemble des politiques sociales et territoriales. La clé d’une mesure d’impact réussie serait alors de construire un diagnostic partagé, ancré dans les réalités du territoire, en associant habitants, professionnels et acteurs de la mobilité.

 

L'enjeu social comme chemin de traverse
“ Nous sommes des professionnels généralistes et accompagnons sur toutes les thématiques : le logement, la situation financière, l’emploi, la santé, la mobilité... Devenir expert de chacune de ces thématiques est malheureusement peu envisageable, et pouvoir s’appuyer sur des conseillers mobilité est parfois nécessaire lorsque les difficultés de mobilité des publics sont importantes. Le fait de participer à la démarche de diagnostic nous a permis de mieux connaître les solutions de mobilité disponibles, de mesurer leur adéquation pour nos publics et ainsi de mieux accompagner nos bénéficiaires sur cet enjeu clé pour l’accès à leurs droits. ”

Travailleur social, EDS de Nort-sur-Erdre, Département de Loire-Atlantique

Du diagnostic à l’élaboration d’une stratégie de territoire

Publié au début de l’année 2026, le diagnostic a constitué le socle d’une véritable démarche territoriale sur la CCEG. Il a permis de mieux cibler les besoins et d’expérimenter des réponses adaptées, en s’appuyant sur les enseignements recueillis sur le terrain. Cette dynamique s’est notamment prolongée par des accompagnements à la mobilité associant des ergothérapeutes, des expérimentations de prêt de voiturettes pour faciliter l’accès à l’emploi pour des travailleurs en horaires décalés, la structuration d’une stratégie d’information sur les solutions existantes et la construction d’un continuum pédagogique d’apprentissage à la mobilité de la maternelle au lycée.

Ces actions s’inscrivent dans une approche globale, qui vise à agir à la fois sur les capacités des personnes à se déplacer, sur l’accessibilité des solutions, sur l’organisation d’un territoire favorable à la proximité et la mobilité inclusive, et sur la coordination des acteurs. Une démarche qui illustre notre conviction associative : pour lutter durablement contre la précarité de mobilité, il faut partir des besoins réels, expérimenter avec les personnes concernées et faire travailler ensemble les acteurs du territoire.

 

Marine Galisson

Chargée de projet mobilité et conseillère mobilité Alisée

marine.galisson@alisee.org